• Le Roman de Renart 1

    Renart et les anguilles

     

    A la fin du rigoureux hiver, Renart était souvent à bout de provisions. Un de ces tristes jours de disette, il sortit de chez lui, bien déterminé à n'y rentrer que chargé de gibier. Il se glisse près d'une rivière, puis près d'un chemin. Rien encore ne se présente. Dans l'espoir d'une meilleure chance, il va se placer près d'une haie bordant un chemin. Enfin il entend un bruit de roues. C'étaient des marchands qui revenaient des bords de la mer, ramenant des harengs frais ; de plus, leurs paniers débordaient d'anguilles et de lamproies qu'ils avaient achetées en chemin. De loin, Renart reconnaît aisément les lamproies et les anguilles. Son plan est bientôt fait : il rampe sans être aperçu jusqu'au milieu du chemin, il s'étend jambes écartées, gueule ouverte, langue pendante, sans bouger ni respirer. La voiture avance : un des marchands regarde, voit un corps immobile et appelle son compagnon :

    - Je ne me trompe pas. C'est un renard ou un blaireau !

    - C'est un renard, dit l'autre.

    Descendons, emparons-nous en, et surtout, veillons à ce qu'il ne nous échappe pas. Alors, ils arrêtent le cheval, s'approchent du Renard, le poussent du pied, le pincent et le tirent. Comme ils le voient immobile, ils pensent qu'il est mort.

    - Combien peut valoir sa fourrure ?

    - Quatre livres. Dit l'un.

    - Disons cinq ! Reprend l'autre ; voyez sa gorge, comme elle est blanche et fournie ! C'est la bonne saison. Jetons-le sur la charrette.

    Aussitôt dit, aussitôt fait. On le saisit par les pieds, on le lance entre les paniers, et la voiture se remet en marche. Pendant que les marchands se réjouissent de l'aventure et pensent au prix qu'ils vendront la fourrure, Renart ne s'inquiète guère. Il sait qu'entre dire et faire il y a souvent un long trajet.

    Sans perdre de temps, il étend la patte sur le bord d'un panier, se dresse doucement, dérange la couverture, et tire à lui deux douzaines des plus beaux harengs. Ceci pour calmer sa plus grosse faim. Mais il n'a pas l'intention de se contenter de si peu. Dans le panier voisin frétillent les anguilles. Il en attire cinq ou six des plus belles. Mais le problème est de les emporter. Que faire ? Il aperçoit des baguettes d'osier. Il en prend trois, qu'il glisse dans la tête des anguilles, puis il enroule autour de son cou les baguettes d'osier, comme un collier.

    Il s'agit maintenant de quitter la voiture. Il attend qu'elle passe sur du gazon pour se laisser glisser en bas sans bruit et sans risquer de perdre les anguilles. Cela fait, il ne peut s'empêcher de se moquer des marchands avant de s'éloigner. Il leur crie :

    - Portez-vous bien, beaux marchands de poissons ! J'ai fait avec vous un partage de frère : j'ai mangé vos plus gros harengs et j'emporte vos plus belles anguilles, mais j'en laisse le plus grand nombre.

    Quelle n'est pas alors la surprise des marchands ! ils crient : "Au renard ! au renard !" mais le renard ne les craint pas : il a de meilleures jambes.

    Renart reprend tranquillement le chemin de Maupertuis, sa maison. Sa femme, Hermeline, bonne et sage, et ses deux fils le reçoivent avec respect. Et quand ils voient ce qu'il rapporte, c'est une joie et des embrassements sans fin.

     

    - A table ! S'écrie-t-il. Fermez bien les portes, et que personne ne vienne nous déranger.

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