• Le Roman de Renart "La pêche aux anguilles"

     C'était peu de temps avant Noël, quand on pense à saler les bacons. Le ciel était parsemé d'étoiles, il faisait un grand froid, et l’étang poissonneux où Renart avait conduit Ysengrin était si gelé que l’on pouvait en toute sécurité marcher dessus. Il n'y avait qu'un seul trou, soigneusement entretenu chaque jour par les paysans du village, et près duquel ils avaient laissé le seau qui leur servait à puiser de l'eau. Renart, montrant le trou, dit :

    - Oncle Ysengrin, c'est là que se tiennent en grand nombre les barbeaux, les tanches et les anguilles ; et justement voici l'engin qui sert à les prendre. (Il montrait le seau). Il suffit de le tenir quelque temps plongé dans l'eau, puis de l'en tirer quand on sent à son poids qu'il est rempli de poissons.

    - Je comprends, dit Ysengrin, et pour bien faire, je crois, beau neveu, qu'il faudrait attacher l'engin à ma queue. C'est apparemment ainsi que l'on doit faire quand on veut faire bonne pêche.

    - Justement, dit Renart, quelle merveille que vous compreniez cela aisément ! Je vais faire ce que vous demandez. Il serre fortement le seau à la queue d'Ysengrin.

    - Et maintenant, dit Renart, vous n'avez plus qu'à vous tenir immobile pendant une heure ou deux, jusqu'à ce que vous sentiez les poissons arriver en foule dans l'engin.

    - Je comprends fort bien. En ce qui concerne la patience, j'en aurai tant qu'il le faudra.»

    Renart se place alors un peu à l'écart, sous un buisson, la tête entre les pieds, les yeux fixés sur son compère. Le loup se tient au bord du trou, la queue en partie plongée dans le seau qu'elle retient. Mais comme le froid était extrême, l'eau ne tarda pas à se figer, puis à se changer en glace autour de la queue. Le loup sent le seau tirer et pense qu'il s'agit des poissons qui arrivent ; il se félicite, et déjà songe au profit qu'il va tirer de cette pêche miraculeuse. Il fait un mouvement, puis s'arrête encore, persuadé que plus il attendra, plus il amènera de poissons à bord du seau. Enfin, il se décide à retirer sa queue mais ses efforts sont inutiles. La glace a pris de la consistance, le trou est fermé, la queue est arrêtée sans qu'il lui soit possible de rompre l'obstacle. Il se démène, il s'agite. Ysengrin appelle Renart :

    «A mon secours, mon brave neveu! Il y a tant de poissons que je ne puis les soulever. Viens m'aider, je suis las et le jour ne va pas tarder à venir.»

    Renart, qui faisait semblant de dormir, lève alors la tête. Il lui dit:

    « Comment, bel oncle, vous êtes encore là ? Allons, hâtez-vous, prenez vos poissons et partons : le jour ne va pas tarder à venir.

    - Mais, dit Ysengrin, je ne puis les remonter. Il y en a tant, tant, que je n'ai pas la force de soulever l'engin.

    - Ah ? répond Renart en riant. Je vois ce que c'est, mais à qui la faute ? Vous avez voulu trop en prendre, et on a raison de dire que celui qui désire trop perd tout. »

    Il fait à présent complètement jour. Messire Constant, le riche propriétaire qui demeure près de l'étang, part à la chasse avec ses hommes. Il sonne du cor, appelle ses chiens et commande qu'on selle son cheval. Aussitôt, maître Renart court se mettre à l'abri dans sa tanière. Ysengrin, tout seul, reste sur l’étang, à tirer et à se débattre. L’un des hommes arrive et le voit :

    « À moi ! crie-t-il. Au loup ! Au loup ! » Les autres chasseurs l'entendent et se dirigent vers l’étang avec leur meute. Voilà le pauvre loup en mauvaise posture ! Constant arrive derrière eux, au grand galop sur son cheval. Ses hommes lâchent les chiens, qui s'attaquent l'oncle de Renart. Les chasseurs excitent leurs bêtes et Ysengrin se bat de son mieux, avec ses dents. Sire Constant a tiré l’épée et, pour mieux frapper le loup, est descendu de son cheval. Il l'attaque par-derrière mais manque son coup. Il glisse et tombe sur la glace. Blessé, le seigneur se relève à grand-peine. Mais, avec courage, il retourne à la lutte. C'est là un grand combat ! Le second coup ne lui est guère plus favorable : il a voulu frapper la tête du loup, son épée glisse et c'est la queue qu'il coupe tout au ras ! Voilà Ysengrin délivré. D'un bond, il s'écarte de ses ennemis. Puis il leur fait face et ne les quitte pas sans leur avoir infligé à chacun une cruelle morsure. Hélas ! Il leur a laissé sa queue en gage. De chagrin et de douleur, il souffre et se désole. Mais il n'y peut rien. Il s'enfuit droit vers les bois à toute allure. Il échappe aux chiens, qui sont las et épuisés de fatigue après le rude combat. Mais comme il hait son neveu qui l'a déshonoré ! Il jure qu'il se vengera.

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